Maison Centrale de Saint-Martin-de-Ré : « Nous sommes en train de vivre une période de sous-effectif très difficile »

Surpopulation, agressions des gardiens, bas salaires, taux de suicide…Depuis plusieurs semaines, la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré est entrain d’imploser. Ces nombreuses problématiques persistent et fragilisent la position du personnel pénitencier.

Le taux d’occupation est de 80,7 % à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré. (©AdobeStock illustration)

« Nous sommes en train de vivre une période de sous-effectif très difficile et ce n’est que le début puisqu’on nous a annoncé un gros contingent de départ à la retraite dans les prochains mois, ça a déjà commencé, et ça va s’intensifier sur les 3 prochaines années à hauteur de 5 000 départs au niveau national. ».

Depuis plusieurs semaines, la situation devient insoutenable dans la maison centrale de Saint-Martin-de Ré.

Selon Ludovic Lillo, secrétaire local de FO Justice, ses collègues surveillants ont été victimes de 6 agressions en moins d’un mois par différent détenu.

Les raisons ? Une surpopulation carcérale de plus en plus grande et un personnel pénitencier en sous-effectif.

Alors, même si elle ne souffre pas directement d’une surpopulation carcérale, elle est largement handicapée par celle d’une majorité de prisons françaises.

Pour mieux comprendre cette situation, il suffit de regarder les chiffres. D’après les données statistiques du ministère de la Justice , au 1er août, le nombre de détenus en France atteignait 71 819.

Le taux d’occupation des établissements pénitentiaires français, qui comptent 60 719 places opérationnelles, s’établit désormais à 118,3 % contre 113,1 % il y a un an.

Une surcharge de plus en plus flagrante qui impacte considérablement le fonctionnement de la maison centrale de l’Ile-de-Ré et la sécurité de son personnel, mais aussi de ses détenus.

Une surcharge de travail inquiétante

Cette densité carcérale est de 140,3 % dans les maisons d’arrêt, comme celle de Saint-Martin-de-Ré, où sont incarcérés les détenus en attente de jugement – et donc présumés innocents – et ceux condamnés à de courtes peines.

Conséquence : les violences s’intensifient et le personnel pénitencier doit s’adapter à de nouvelles situations.

À Saint-Martin-de-Ré, après avoir fait face à une nouvelle série d’incidents, les surveillants ont dû gérer eux-mêmes les fauteurs de troubles.

La surpopulation carcérale dans les autres prisons a empêché leur transfert  au quartier disciplinaire ou en isolement, faute de places. Alors, ils ont dû s’organiser.

Le détenu va purger sa période disciplinaire « en détention » sauf qu’il a un mode de gestion proche de celui du quartier disciplinaire. Sauf qu’il ne le fait pas dans ce quartier-là donc il est isolé de la population pénale. Il y a une gestion adaptée », explique Ludovic Lillo, secrétaire local de FO Justice.

En raison de cette surpopulation, 1 827 prisonniers sont contraints en France de dormir sur des matelas posés à même le sol.

Parmi les détenus, 19 013 sont des prévenus, incarcérés dans l’attente de leur jugement. Au total, 87 293 personnes étaient placées sous écrou au 1er août, contre 88 176 le mois précédent.

Parmi elles, on compte 15 474 personnes non détenues faisant l’objet d’un placement sous bracelet électronique (14 729) ou d’un placement à l’extérieur (745).

De plus, les établissements étant trop souvent en sous-effectif, les agressions se multiplient, la surcharge de travail est quotidienne et la fatigue s’accumule…

Ça fait forcément une surcharge de travail pour l’agent d’étage qui va s’occuper d’une gestion classique de la détention, mais aussi d’une gestion adaptée détenu par détenu suivant les profils donc forcément ça ajoute une surcharge de travail et on n’a pas plus de personnel pour autant », ajoute-t-il

L’abondance de détenus au profil de maison d’arrêt versés en maison centrale afin de pallier la surpopulation carcérale de ces établissements pose donc problème.

Pour le syndicaliste, Ludovic Lillo, une forme de ras-le-bol et d’abandon se ressent au sein de ses rangs.

Plus de détenus, moins de surveillants

Seulement, la situation ne se limite pas à ce problème de gestion. Les surveillants pointent aussi un manque cruel de personnel dans un métier qui n’attire plus les recrues.

Nous sommes entrain de vivre une période de sous-effectif très difficile et ce n’est que le début puisqu’on nous a annoncé un gros contingent de départ à la retraite dans les prochains mois, ça a déjà commencé, et ça va s’intensifier sur les 3 prochaines années à hauteur de 5 000 départs au niveau national. La maison centrale de Saint-Martin va donc connaître plusieurs départs à la retraite. En plus de cela, on n’arrive pas à recruter donc on a une grosse problématique pour combler tous ces départs. »

Et il faut dire que les arguments d’embauche ne semblent pas très intéressants. Beaucoup s’interrogent et craignent que cette situation se détériore davantage

On attire plus le client. Ça fait longtemps que nos salaires n’ont pas été revalorisés, on n’a pas davantage de style 12e mois, Tickets restaurant ou autres. Le salaire n’était pas présent, les jeunes se disent tout simplement qu’ils ne vont pas aller risquer leur peau dans une prison, avoir des horaires décalés, aucune vie de famille pour des clopinettes. Ils n’ont aucun avantage à s’orienter vers le pénitentiaire et ils ont bien raison de ne pas s’y risquer.

Par ailleurs, les politiques tentent de proposer des alternatives comme l’ouverture de nouvelles places de prison.

Mais si l’idée d’ouvrir davantage de maisons de détention est bien accueillie, Ludovic Lillo se demande où le personnel sera trouvé.

Le politique dit : « Ne vous inquiétez pas, on va construire 15 000 places de prison ». D’accord, mais ça ne sert à rien si on n’a pas le personnel nécessaire ?!  Le fait de libérer des détenus exemplaires avant la fin de leur peine n’est pas non plus la solution. On a des centaines voir des milliers qui arrivent derrière eux donc cela continue constamment à alimenter la surpopulation carcérale parce qu’il y a une explosion de violences dans la société et ils sont un peu pris au piège. « 

À titre d’exemple, après 20 ans de carrière, Ludovic touche à peine 2 000 euros net par mois. Pour lui, il y a même eu « une tromperie orchestrée par certains ministres depuis quelques années ».

À l’époque, la Garde des Sceaux, Mme Taubira avait brandi aux médias une fiche de salaire d’un stagiaire dans un centre pénitencier en expliquant qu’ils étaient payés 2 000 euros net par mois. C’est un mensonge ! Elle a oublié de dire que ces gens-là font du 80 à plus de 100 heures supplémentaires par mois. Ils explosent les compteurs d’heures supplémentaires. Donc ce n’est pas son salaire de base qui a fait grimper son salaire, mais bien son travail en heure supplémentaire. », dénonce-t-il.

Résultat : si les choses ne changent pas, plaide-t-il, le recrutement deviendra encore plus difficile.

D’autant plus que les plus jeunes préfèrent se tourner vers le système fédéral, où les conditions de travail sont plus séduisantes.

En connaissance de cette problématique, indirectement, la maison centrale de Saint Martin-de-Ré est impactée par cette surpopulation carcérale.

Même si elle n’est pas en surpopulation, « en déstabilisant l’équilibre de la détention, cela provoque une multitude d’incidents ».

Renforcer la sécurité

Ce qui préoccupe le syndicat des agents de la paix en service carcéral : leur sécurité.

Face à un « sentiment d’insécurité croissant », les surveillants ont récemment réussi à s’équiper de Gillet par balle, mais ce nouvel équipement n’est pas suffisant pour assurer leur sécurité.

Récemment, j’ai demandé qu’on soit équipé de pistolet à impulsion électrique pour être plus dissuasif. Dans 85 % des cas, on ne l’utilise pas, mais on a besoin d’être équipé pour notre sécurité. »

Toutefois, face aux demandes de l’administration pénitentiaire, le ministère de la Justice semble appliquer la politique de l’autruche.

Aucune réaction pour le moment. Pourtant, il existe bien un lien direct entre le déficit d’agents observé et le sentiment d’insécurité qui peut régner au sein de la maison d’arrêt.

Il faut absolument que les politiques prennent le problème à bras le corps paracerque les tensions dans les prisons sont entrain de monter et cela devient très chaud. À la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, on en est déjà à la 20e agression physique sur un membre du personnel pénitencier. En 2021, on était à 13 sur la totalité de l’année alors que là on est encore au mois de septembre. Pour les agressions verbales, elles ont explosé. Cette année, on en est à 110. L’année dernière, on en était à 49. »

Tous ces chiffres explosent et l’arrivée des profils maison d’arrêt (courte peine) n’arrange pas la situation dans ce contexte tendu « paracerque l’administration cherche désespérément des places de prison ».

En résumé, depuis l’arrêt historique de la Cour européenne des droits de l’homme de janvier 2020, le droit a changé. Pas la réalité des prisons françaises. Et Saint-Martin-de-Ré n’est qu’une partie émergée de l’iceberg.


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article, Saint Martin de Ré, Société, Vie des communes